La Rand Corporation, pur produit de l’utilitarisme Made in USA, a pour mission de modéliser la guerre en fonction de ce qu’elle estime être son objectivité et sa cohérence. « Objective analysis. Effective solutions. » Voilà comment elle se présente elle-même (1), archétype du think tank américain qui, par-delà l’usage répétitif d’un vocabulaire dialectisant (reviews research, comprehensive information, situational awareness and understanding), prétend depuis soixante ans, à coup de matrices et de schémas préconçus, à l’objectivité scientifique (2). Sa légitimité semble aujourd’hui renforcée par le développement des technologies dites de « l’ère de l’information » qui créent l’illusion d’une démultiplication du savoir prévisionnel. La critique répond que savoir n’est pas décider, mais la critique se trompe : le but de la Rand Corporation n’est ni la décision ni l’action mais la connaissance totale du monde qui les rendrait toutes deux inutiles, même si cela suppose au préalable l’existence d’un déterminisme universel. Car c’est bien de ce choix idéologique que sont nés la Rand et ses clones, et non de prétendus nouveaux paradigmes.

Règne de l’apriorisme

C’est un choix philosophique fait au XVIIIe siècle par le premier penseur de la guerre moderne, le comte de Guibert, qui annonçait, dans la veine de Turgot et de Condorcet et de leur déterminisme ontologique global, que les progrès du genre humain allaient mettre « les combinaisons à la place du hasard (3). » Suivit Jomini, contemporain de Bonaparte et grand inspirateur des stratèges américains d’aujourd’hui, qui cherchait à devenir le Newton de l’art de la guerre, entendons par là trouver une loi universelle capable d’expliquer scientifiquement la guerre a posteriori mais surtout de la conduire a priori. Mais c’est un Prussien qui, sur le modèle de la science économique naissante, posa les bases théoriques d’une stratégie entièrement déductive et mathématique (4). La guerre devait obéir à la « loi naturelle », et l’adversaire devenir un facteur mathématique au comportement modélisable, dont la mise en équation aboutirait à un résultat absolument prévisible ; comme si la guerre était, une science sociale et surtout exacte, comme l’économie. Le sort des nations se déciderait dans les courbes de production, et il existerait une rationalité de la guerre et planerait au-dessus des champs de bataille, comme au-dessus des marchés boursiers, une « main invisible » qui conduirait les négociations commerciales, les cours de la bourse et les victoires des grands capitaines. « Au romantisme des aventures commerciales d’antan succède le prosaïsme, en notre temps où il est devenu possible de soumettre à un calcul strict tant de choses qui naguère devaient être entrevues dans un éclair d’intuition générale... Naguère, général était synonyme d’entraîneur d’hommes, la technique de la guerre et la structure des armées étant ce qu’elles étaient, la décision individuelle et l’énergie contagieuse de ce chef constituaient des éléments essentiels des situations tactiques et stratégiques. Or il n’en va plus ainsi désormais. Le travail d’état-major, spécialisé et rationalisé, est en voie d’effacer la personnalité ; le calcul des résultats se substitue à l’intuition (5). »

Mais justement, ni l’économie ni la guerre ne se mettent en équation, et si les théories fumeuses des prix Nobels et des généraux US rencontraient le succès, cela se saurait. L’erreur de l’Amérique est de s’obstiner à croire à l’efficience de ces lubies, avec comme résultat de former des cadres sur des « réactions types à des incidents répertoriés », pariant sur « un déroulement sans heurt des opérations dans un monde militaire parfait (6) », forcément parfait. « La pensée stratégique américaine a pour but de développer un ensemble de propositions qui permettent de régler et de prévoir la conduite d’adversaires... ; elle propose à tous les participants du jeu diplomatico-stratégique ce qu’elle estime être son objectivité et sa cohérence... De multiples emprunts faits aux théories mathématiques modernes colorent (cette pensée)... Le stratège américain s’affirme scientifique en ce que son dessein ne se borne pas à utiliser les résultats de la science mais à en retrouver l’esprit pour “appliquer les méthodes scientifiques à l’analyse des alternatives stratégiques politico-militaires” (7). » Réduire l’indétermination et prévenir le contingent, voilà le rêve des technocrates du Pentagone comme ce fut celui des amiraux de Napoléon qui « ont trouvé, je ne sais où », raillait l’Empereur, « qu’on peut faire la guerre sans courir aucune chance ».

Voilà la quête de tous les stratèges en chambre, du Chemin des Dames à la Guerre du Golfe : la bataille conduite et ses « trucs follement orthodoxes avec des heures zéro et la suite des mouvements », ironisait déjà le colonel Lawrence (8). Pour cela, il faut un outil scientifique, qui sera apporté un siècle après Clausewitz par la fameuse « théorie des jeux », dont le but est de rendre intelligible des principes rationnels qui sont supposer guider les comportements des adversaires en présence, et toutes les interactions éventuelles. « Il en va de même de la méthode des scénarios. Dérivée de la pratique de travail des états-majors anglo-saxons qui privilégient – par culture – des approches pragmatiques, cette méthode vaut largement pour la planification opérationnelle. » Mais « elle est plus descriptive qu’inventive, et n’a pour but que de passer en revue les hypothèses les plus plausibles... Les erreurs méthodologiques proviennent, concernant la guerre, de mentalités qui se refusent à changer par crainte de faire des impasses, et par refus du risque stratégique qu’elles comportent inévitablement. C’est pourquoi les militaires, comme les politiques – mais pour des raisons différentes – veulent se raccrocher à un passé connu, dont on maîtrise au moins les enseignements qu’on a pu en tirer... Derrière ce blocage des mentalités sur des modes de conflictualité archaïques, il y a certes une aspiration au retour à un passé mythique – la guerre fraîche et joyeuse – mais avant tout une absence de vision stratégique (9). »

Je ne le pense pas, bien au contraire : il y a une vision qui n’est peut-être pas « stratégique » au sens où elle postule la passivité et la soumission à l’ordre des choses, mais une vision tout de même qui part précisément du postulat idéologique déterministe.

Subprimes' Crisis

Le déterminisme contrarié

On a beaucoup ironisé sur une affiche désormais fameuse qui s’étalait sur les murs de France durant l’hiver 1939-1940, représentant, en grandes taches rouges sur une planisphère, les empires français et britanniques sous le slogan : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Il serait si simple en effet que les puissants le restent éternellement ; mais l’Histoire a ses lois que la raison peine à connaître.

Les penseurs américains se piquent d’historicité, dans un environnement où l’enseignement de l’histoire est d’une affligeante pauvreté. Leurs élucubrations n’en paraissent que plus profonde alors qu’elles partent d’une idée fondamentalement viciée : appliquer aux guerres à venir les mêmes principes que le precedent du droit américain. Il n’est pourtant goujat qui ne sache refaire les batailles d’Hannibal, disait le maréchal Maurice de Saxe. « La critique d’une campagne ou d’une bataille basée seulement sur les faits équivaut à la critique d’une partie de cartes, une fois toutes les cartes jouées... Le calcul des probabilités, l’audace ou la timidité des partenaires ont disparu. Plus de facteur humain : le jeu n’existe plus (10). » Le général Estienne, le « père des chars », rattachait ce mode de pensée au déterminisme mécanique de Laplace, celui que la physique quantique a pulvérisée. Car nous savons que « les phénomènes paraissent régis non par des lois absolument déterminées, mais seulement par des lois approximatives de probabilité, par des lois statistiques dont l’apparente rigueur est la conséquence paradoxale de la liberté illimitée de chaque atome (11). » Il n’est pas innocent que la question quantique interpelle immédiatement le fondateur en France de l’arme blindée, comme la philosophie de l’action agissante d’Henri Bergson fonda les écrits du colonel de Gaulle.

Car au final, que trouve-t-on effectivement ? Toujours le même échec du calcul et de la méthode face à « l’évènement qui fut de tous temps le critérium des capitaines ». Trop de stratégie, pas assez de tactique ; la guerre « demeure comme autrefois un choc de volontés, et les principes qui l’ont dominée dans l’Histoire la gouvernent encore aujourd’hui (12). » D’où la même surprenante surprise face à la liberté de choix du barbare qui, à Sedan ou à New York, décide de l’heure, du lieu et du choix des armes. L’Amérique retranchée derrière la Ligne Maginot de ses satellites et du réseau Echelon n’a rien vu venir parce que, par essence, rien n’est prévisible dans la guerre qui « demeure le champ de l’affrontement des volontés et le royaume du danger, de la souffrance, de la fatigue, de l’incertitude et du hasard (13). » Il est des contingences plus fortes que ces fausses anticipations ; et s’il est « un lieu commun (que) de dire que la guerre aujourd’hui terminée – ou qui paraît l’être – fut une guerre des peuples, et non plus seulement une guerre d’armée... cette forme nouvelle de guerre n’en a pas changé l’essence (14). »

Cette fausse science stratégique n’est qu’un aspect de cette « magie de l’objectivité » (Claude Lefort) qui se proclame en-dehors du champ de l’idéologie, sous l’apparence de la scientificité, du pragmatisme et du réalisme, alors que ce n’est encore et toujours que de l’idéologie. Penser en 2000 qu’une guerre sera high tech, qu’elle se jouera par la destruction des moyens de communication de l’adversaire, par ordinateurs interposés, c’est prendre ses désirs pour la réalité, et mener une guerre d’un autre âge, d’un âge du raffinement technologique qui n’entre pas dans la sphère de la guerre qui est une culture de l’affrontement ; c’est s’enfermer alors dans une dangereuse « technolâtrie », une sidération aveuglante. « La raison de cet entêtement pourrait être recherchée du côté de la croyance dans les vertus de la technologie. Cette croyance, à forte tonalité utopique, est fortement enracinée dans la culture américaine, et surtout dans ses élites dirigeantes depuis au moins un demi-siècle. Nous mesurons mal, en Europe, la force inouïe de cette utopie, qui tient en partie de l’irrationnel (15). »

Car la stratégie américaine ne se contente pas d’utiliser la science, elle se prétend science porteuse d’objectivité sur la foi des promesses fulgurantes du progrès. « Techno-logie » s’entend comme le discours métonymique de la technique. Ceci dit, la technolâtrie conduit-elle le monde, ou bien la civilisation de l’information, de la bionique et des neurosciences répond-t-elle à l’idéal déterministe ? Nous nous désolons en Europe d’être soumis à la techné, mais l’Amérique est dans la perspective exactement inverse, et conçoit ses machines comme elle pense. Ce n’est pas le progrès qui nous impose un autre mode de pensée, c’est une très vieille pensée qui nous colonise par l’ingénierie sociale et informatique, c’est le produit de la recherche désespérée d’un monde planifié, maîtrisé et rassurant, que devraient diriger ceux qui prétendent l’avoir compris. Afficher sa foi dans le déterminisme revient à exiger d’avoir les commandes du monde. Il y ceux qui savent et dirigent, et les autres qui n’ont rien compris à la rationalité du monde (et surtout pas les citoyens-électeurs un dimanche dans l’isoloir). Le pouvoir se résout dans la détention prétendument exclusive et surtout dans l’invérifiabilité de ce logos, dans la prétention à connaître davantage de variables cachées que les vulgaires que nous sommes. Car ce savoir doit rester secret. Il ne s’agit donc que de schémas de pouvoir très anciens qui, sous couvert de modernité, ne font également que reproduire de vieilles stratégies de puissance et d’accumulation.

Transformation, Network Centric Warfare… Voilà plusieurs années que les stratèges américains affirment remporter des victoires parce qu’ils pensent avoir gagné la guerre des mots. Ces jolies formules creuses sont des tropismes modélisés qui se veulent générateurs de réel, sans considération pour la nature irréductible de la guerre et du monde. La Révolution in Military Affairs n’est qu’un leurre aveuglant, car elle n’est finalement que la révolution de la terminologie militaire, ou, comme le disait déjà Stendhal il y a fort longtemps : «Tous les trente ans, selon que la mode fait donner plus d’attention à telle ou telle recette pour battre l’ennemi, les termes de guerre changent et le vulgaire croit avoir fait un progrès dans les idées quand il a changé les mots » (Cité dans American parano, p. 184). Rien n’est nouveau, rien n’est construit, ou alors dans un monde d’autiste où seuls les Etats-Unis existent, et à défaut imposent leurs standards aux autres. Mais dès lors qu’un Taliban n’a pas de PC portable, a quoi sert de s’en équiper pour lutter contre lui ? Et lorsque le même Taliban impose son mode de guerre à la puissance Amérique et à son projet de guerre numérisée, qui non seulement gagne la bataille mais surtout la guerre ?

US Politics

Faillite du management

Le concept de Network Centric Warfare reproduit, comme l’idée d’Information Dominance, le slogan de 1940 : nous allons forcément finir par gagner puisque nous sommes les plus forts, les plus riches, et surtout les plus intelligents. On imagine l’éclat de rire d’un Turenne, d’un Saxe, d’un Carnot ou d’un Foch à la lecture de cette dialectique, qui doit également constituer une source d’amusement pour les Docteurs Mabuse du terrorisme, que rien ne pourra empêcher de choisir l’heure et le lieu où leurs bombes exploseront. La faute réside dans les modèles de pure war recyclés des théoriciens de la guerre froide, qui rendent la politique américaine d’une consternante prévisibilité ; elle réside dans l’illusion de pouvoir réduire une incertitude et de figer a priori la forme, le moment et le lieu que prendra l’agression, que nos adversaires vont simplement déplacer pour se garantir une liberté de décision et d’action. Notre « pensée GPS » nous fragilise dès lors que nous cherchons à intégrer l’adversaire dans notre propre univers de l’interdépendance où tout le monde est censé jouer la même règle ; cela ne fait que nous exposer à ses coups, et le mode de pensée américain, qui a déteint sur ses alliés, nous ferme la porte à la compréhension de choses pourtant évidentes (16). En croyant tout savoir sur lui nous lui disons également tout sur nous, et lorsqu’il se trouve au cœur du système il est trop tard pour s’en protéger par une course à la furtivité qui ne fait que tenter de reprendre d’une main ce que nous avons lâché de l’autre. Parce qu’il ne possède pas nos moyens, notre adversaire renonce à tout savoir, limite en conséquence son champ stratégique comme dans la théorie de la coupure quantique, et finalement nous en exclut. A nos postures à prétention scientifique de validation rétroagissante ou de « leçons apprises » il répond par l’action et le mouvement ; à la lenteur de nos process managériaux il répond par la rapidité. Son principe conducteur est malheureusement cohérent et efficient, même si sa valeur conceptuelle reste faible et sa vision du monde sommaire autant que primaire. Notre adversaire fait la guerre et agit tandis que nous théorisons ; à notre guerre de la logique il oppose la logique de la bataille.

Et les généraux américains continuent à ne rien comprendre de ce qui leur arrive. Ainsi, lorsque à la mi-avril 2007, un kamikaze a réussi à se faire exploser dans l’enceinte du parlement irakien, au cœur de la « zone verte » prétendument sécurisée, les Américains n’ont rien trouvé d’autre que de dénoncer l’audace et la détermination de plus en plus grande des terroristes, tout en clamant que le plan de sécurisation était un succès grandissant. « Le délire d’interprétation se nourrit des démentis du réel (17). » Les militaires européens, atterrés, réalisent désormais l’impasse dans laquelle toute la pensée technologique a conduit les armées otanisées qui se sont pliées aux standards US sous couvert d’interopérabilité : matériel de plus en plus coûteux et finalement assez inutile, lourdeur et lenteur des unités, hypertrophie des services,… Et que dire des structures de commandement, expression de toute une pensée managériale, qui sont de plus en plus lourdes, en pure perte. Aujourd’hui, Desaix rallierait toujours le premier consul même sans ordre, au seul son du canon, alors que Grouchy resterait de nouveau suspendu à son téléphone portable en l’attente d’un appel de l’empereur. Car ce n’est pas la numérisation des unités et des chaînes de commandement qui va transformer des Grouchy en Desaix.

Beaucoup s’obstinent, incapables culturellement de penser le monde autrement que dans le cadre de leur pensée déterministe étroite et fermée. Ainsi la vidéo-surveillance et la mise sur écoute du monde ne nous sont pas plus utiles qu’une porte blindée face à un cambrioleur déterminé ; ces mesures ne dissuadent que les terroristes d’occasion et nous poussent à égratigner un système démocratique que nos ennemis veulent voir disparaître. Il y a même un effet boomerang, puisque la révélation post-mortem du curriculum d’un kamikaze lui ôte l’angoisse du sacrifice anonyme, sachant désormais que son visage sera connu du monde entier une fois rendu ad patres, et qu’il pourra se dispenser de ces consternantes mises en scène vidéos dont le Hamas ou le Djihad raffolent. La caméra participe de la martyrologie, et l’idéal panoptique se retourne contre ses concepteurs, l’effet pervers étant que les attentats se produiront là où ils seront enregistrés. La police britannique, pionnière en la matière, l’a déjà constaté en relevant que les délinquants s’arrangent désormais pour que leur action soit filmée, quitte à les filmer eux-mêmes et à diffuser leurs méfaits ; le phénomène a atteint la France. Et on avait vu le 11 septembre 2001 les équipes de CNN arriver plus rapidement sur zone que les F-15 de la prétendue plus puissante armée de l’air du monde, et collaborer ainsi au « plan média » de Ben Laden. Et pourtant, malgré ces démentis cinglants et sanglants, le fichage, la télé-surveillance, la biométrie se répandent de plus en plus. Si le Big Brother occidental s’obstine dans une voie sans issue, il a d’ores et déjà perdu. Inch Allah !

Les études glosent beaucoup actuellement sur la nécessité de réintroduire l’asymétrie dans les modèles stratégiques occidentaux, mais sans comprendre ce que cela implique. L’asymétrie n’est pas une pure figure rhétorique et gratuite, pas un instrument de plus à ranger sur l’étagère de la Full spectrum dominance, pas un petit quelque chose qui se surajouterait à l’existant : c’est un vrai choix stratégique. Le règle du « qui peut le plus peut le moins » n’est pas la bonne. Si la petite guerre est appelée à être le mode de lutte de demain, alors il faut que l’ensemble des moyens militaires occidentaux soit dimensionné en conséquence, et surtout que la pensée stratégique s’y replonge et abandonne ses modèles dominants depuis Guibert. Couvrir le spectre de tout le possible au prétexte qu’on détient la puissance pour cela, forçant dans le même temps le principe d’asymétrie à s’intégrer dans une stratégie globale déterministe et informatisée, est un non-sens. C’est le degré zéro de la stratégie. La preuve en est que l’adversaire nous impose le mode limité de guerre qu’il a choisie, tout simplement parce que nous n’avons pas décidé nous-mêmes de ce que nous voulions lui imposer. Certes nécessité peut faire loi, mais c’est une erreur d’en déduire a contrario qu’une armée riche comme celle des Etats-Unis peut s’affranchir de cette nécessité de choisir un mode de guerre limité. Parce qu’elle n’est pas corsetée budgétairement, l’Amérique répète la même erreur que la France de 1940 qui fit de tout (presque) partout.

Le débat actuel est de même nature. Cela impose des arbitrages politiques et des coupes budgétaires dans des investissements technologiques qui grèvent d’autres programmes et servent davantage, hier comme aujourd’hui, à abonder les jetons de présence de deux héritiers industriels qu’à offrir aux armées françaises les instruments dont elles ont besoin. Ce sont à elles de tenter de prédire ce que sera la guerre à venir, pas aux laborantins ; c’est le principe de réalité qui doit redevenir la pensée stratégique et en chasser les discours d’une pseudo-rationalité, car il s’agit de ne pas de répéter les erreurs idéologiques faites il y a 80 ans lorsqu’on parlait déjà d’une nouvelle ère de la guerre. Il faut vingt ans pour changer son fusil d’épaule, c’est du moins ce dont se sont toujours vanté les managers : nous pensons aujourd’hui le monde d’après-demain. La guerre menée par les armées occidentales a été pensée au début des années 80, elle est dépassée. Tout faux, donc, il faut tout reprendre à zéro. Mais « en face », vont-ils attendre gentiment vingt ans qu’on refasse tout, ou bien vont-ils pousser leur avantage ? Le réveil va être très dur.

Sauf à rompre brutalement avec les idées déterministes, et à porter rapidement aux postes de responsabilité des profils qui en ont été exclus ces dernières décennies, il est presque déjà trop tard. On ne tranchera pas pour autant le débat entre libre arbitre et déterminisme, bien au contraire, on le réaffirmera ouvert, alors que c’est la pensée américaine qui l’a déclaré terminé et s’est en conséquence coupée du monde et de l’Histoire. Mais pour cela il faut en finir avec la pensée dominante depuis deux siècles. L’Occident américain n’en prend pas le chemin.

(1) « For more than 50 years, decisionmakers have turned to the Rand Corporation for objective analysis and effective solutions. Through its dedication to high-quality and objective research and analysis, with sophisticated analytical tools developed over many years, Rand is engaged with its clients to create knowledge, insight, information, options, and solutions that will be both effective and enduring. »
(2) Sur le rôle capital de la Rand Corporation sur la politique stratégique américaine, voir Dominique Pestre, « La pensée mathématique des systèmes », in La science et la guerre, La Recherche Hors série n° 7 avril-juin 2002.
(3) Jacques-Antoine-Hippolyte comte de Guibert, Essai général de tactique, 1772.
(4) Adam-Henri-Dietrich von Bülow, Geist des neuern Kriegs Systems, 1799, traduit en français en 1801.
(5) Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, 1942.
(6) Vincent Desportes, L’Amérique en Armes, 2002.
(7) André Glucksmann, Le discours de la guerre, 1967.
(8) Thomas Edward Lawrence, Les sept piliers de la sagesse, 1922.
(9) Eric de La Maisonneuve, La violence qui vient, 1997.
(10) Jean Auburtin, Le colonel de Gaulle, 1965.
(11) Conférence de 1927 sur Le déterminisme dans la science moderne.
(12) Charles de Gaulle, La défaite question morale, 1927-1928.
(13) Vincent Desportes, Comprendre la guerre, 2000.
(14) De Gaulle, op. cit.
(15) Philippe Breton, in Le Monde, 30 avril 1999.
(16) « Because they cannot beat us conventionally or tactically, they resort to this type of tactic in order to hide in the shadows. » Lieutenant-colonel Angela Billings le 8 avril 2007, porte-parole de l’ISAF en Afghanistan, après la mort de 6 soldats canadiens.
(17) François-Bernard Huyghe, Quatrième guerre mondiale. Faire mourir et faire croire, 2004.

Jean-Philippe Immarigeon © Revue Défense Nationale : « La guerre introuvable », avril 2002 ; « Le monde selon Rand », décembre 2006 (versions complétées)

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