Lors de mon dernier séjour à Paris, j’ai eu une de ces conversations qui me surprennent toujours lorsque je suis confronté au rêve américain tel qu’il est vécu à distance et donc interprété par les Français. Je faisais des courses dans un magasin et après que la charmante commerçante ait su d’où je viens, elle s’exclame : « Ah, comme j’aimerais habiter à New York ! Les gens sont décontractés, on vit mieux qu’ici, le style de vie est informel, etc. ». Bref, la liberté et tout ce qu’il y a de délicieux dans un milieu soi-disant dévoué au non-conformisme et au hasard agréable. Je lui demande si elle connaît ma ville et elle me dit que non. Agacé, je réponds : « Mais c’est le contraire de ce que vous croyez, Madame. Les Parisiens sont bien plus conviviaux et ouverts d’esprits. Les New-Yorkais sont des gens pressés qui pour la plupart ne saluent jamais. Pas le temps ni l’inclination de risquer le contact authentique. Derrière la mine informelle, il y a une froideur, voire un mépris envers les détails essentiels qui rendent la vie plus humaine.

– Vous avez raison, me répond-t-elle après quelques secondes de profonde méditation. Lorsque des Américains entrent dans la boutique, ils ne disent jamais bonjour, ils ne sont guère aimables, toujours indifférents. Mais ils ne font pas la gueule en râlant comme les Français.

– Tout dépend de ce que vous entendez par faire la gueule et surtout râler. Moi je ne connais que des Français qui me regardent dans les yeux lorsqu’ils me parlent, même pour dire des choses désagréables, et qui ne me prennent pas pour une bête curieuse. D’ailleurs l’échange que nous avons est impensable aux Etats-Unis, puisque vendeuse et client ne discuteraient que de leur transaction et de rien d’autre. De toute façon nous n’avons presque plus de librairies, ni de commerces ou de magasins comme le vôtre, tout est standardisé. Alors pourquoi voulez-vous vivre à New York ?

– Parce que c’est mon rêve. »

En quelques mots tout était dit : le rêve américain est le rêve de quelque chose qui n’existe pas. Il touche tous ces Français qui refusent de voir que Barack Obama continue d’ordonner la destruction de villages afghans et a réinstallé à Guantanamo des tribunaux d’exception qui condamneront à mort. Je sais qu’il y a dans cet aveuglement une part de sentimental, La Fayette et le Débarquement, Jack Kerouac et John Wayne. Mais comment les Français peuvent-ils se tromper autant sur la société et la vie aux Etats-Unis, sur la réalité d’un pays qui les voit tantôt comme des ennemis tantôt comme des aigris jaloux de la réussite de la grande Amérique ?

Tocqueville lui-même – j’allais écrire surtout Tocqueville – s’était trompé lorsqu’il parlait d’une société ouverte et sans classes. Comme je l’ai expliqué dans Une caste américaine, l’élite qu’il avait rencontrée était déjà largement composée d’héritiers, ceux des grands négociants et commerçants des treize colonies qui avaient poussé à l’affrontement contre les Français puis les Britanniques et à l’Indépendance. C’est dans une large mesure pour elle que notre Constitution a été rédigée, c’est elle qui s’est réservée la quasi-totalité du gâteau lors du Gilded Age à la fin du XIXe siècle, et à part quelques success stories montées en épingle pour entretenir le mythe, la structure sociale n’a plus changé et les immigrations n’ont rien modifié. Nous sommes une société figée avec très peu de mobilité derrière une apparence de flexibilité, sans mixité, faite de communautés qui cohabitent sans se mélanger, mais avec une caste qui domine les autres : l’oligarchie politique du sacro-saint two-party system garant de la stabilité, et ses partisans tantôt riches tantôt branchés et le plus souvent les deux.

Je dois reconnaître que vous avez beaucoup de spécialistes de ces Etats-Unis dont l’étude est devenue une science… inexacte. La plupart de vos correspondants chez nous ne parviennent que rarement à dépasser leur propre représentation idéalisée, à se réveiller eux-mêmes de leur rêve américain, et rares sont les Français qui saisissent la vraie nature de l’Amérique. Jean-Philippe Immarigeon est de ceux-là, il poursuit depuis dix ans son travail d’étude et vous pouvez relire ses précédents essais et ses articles parus dans la Revue Défense Nationale, il n’a pas encore été pris en défaut.

Au départ de ses réflexions se trouve une question si primordiale que peu de Français s’y penchent : pourquoi ont-ils, eux qui ont été gâtés par la nature et préservés par une glorieuse histoire, un rêve américain ? Sans doute celui de la possibilité d’une île. C’est un élément qu’Immarigeon met régulièrement en avant : l’Amérique comme retranchement du monde. Ce qui séduit les Français n’est-il pas l’anonymat dans lequel les gens y vivent, ce que Tocqueville, cette fois juste dans son intuition, devinait dans la conjonction d’un individualisme poussé à l’extrême et d’un Etat paternaliste et autoritaire ? Qu’il s’agisse des gated communities, ces zones résidentielles sécurisées et clôturées où l’on se réfugie entre semblables, de ces immenses cités où l’on n’est plus qu’un anonyme, ou de la disparition dans de grands espaces encore sauvages, le rêve est toujours le même, celui de la dépersonnalisation et du refus de toute confrontation et de toute contrariété, en un mot, comme l’écrit Jean-Philippe Immarigeon, le vide existentiel.

Lafayette

Mais la France ce n’est pas ça, la civilisation métissée dont j’ai en partie hérité par ma mère ce n’est pas ça. Surtout qu’il suffit d’écouter les Américains ou les lire pour comprendre qu’ils rejettent vos Lumières et qu’elles leur servent de repoussoir. En fait de rêve il y a un cauchemar américain, qui est le paradoxe de ce peuple qui affiche sans arrêt son statut exceptionnel et libre alors qu’il prône une conformité écrasante. Et il ne s’agit pas uniquement de l’uniformisation de nos centres commerciaux ou de nos discussions politiques étriquées (je n’ai jamais compris pourquoi vos journalistes s’intéressent tant aux débats télévisés entre nos candidats à la Maison Blanche, qui sont insipides au possible) : n’oublions pas que le non-conformiste Kérouac finit sa vie catholique pratiquant et républicain de droite, et qu’il affichait son soutien pour Richard Nixon. Alors pourquoi tant de Français, ceux qui appartiennent à ce qu’Immarigeon nomme la Françamérique, s’identifient-ils à ce vide abyssal ?

Ce qui me navre est que ces Français ne se rendent même pas compte que les relations entre nos deux pays sont arrivées à un point de rupture, et que leur obstination à s’accrocher à ce rêve est devenu totalement contreproductif. Mon pays ne peut plus rien leur apporter, lui qui les a sauvés de la disparition en 1944. C’est triste à dire, mais cette vieille alliance bâtie de toute manière sur un malentendu comme le montre Immarigeon, est devenue pour la France un boulet dont elle doit se délester.

J’espère que vous allez abandonner ce rêve. Je suis d’accord avec l’idée que les Etats-Unis, qui ont pu faire de grandes choses et faire croire qu’ils en faisaient de plus grandes encore, ne peuvent plus servir de modèle. J’aime bien l’idée non d’un déclin programmé qui nous conduirait à dénigrer un passé glorieux, mais d’un accident darwinien qui ne remettrait pas en cause ce passé tout en constatant que l’avenir, depuis les attentats de 2001, ne sera pas américain et que si c’est la fin d’un monde, ce n’est pas la fin du monde. Il faut que les Français comprennent qu’ils ont les capacités de s’affranchir de cette tutelle et puissent écrire, comme Romain Gary en 1970 : « Ça suffit, je refuse de souffrir américain ». Et que ma charmante commerçante cesse de rêver à quelque chose qu’elle sait finalement en son for intérieur n’être qu’une envoûtante mais anesthésiante illusion.

John R. MacArthur
directeur de Harper’s Magazine

Préface à Pour en finir avec la Françamérique !